Tu connais le tarot de Marseille, qui n’a pas été inventé à Marseille ? Alors laisse-moi te présenter son cousin, le tarot de Besançon… qui n’a pas été inventé à Besançon. Décidément, le tarot adore les noms trompeurs.
Sa particularité tient en deux cartes : ici, pas de Papesse ni de Pape. À leur place, on trouve Junon et Jupiter, le couple royal de la mythologie romaine.
Pour le contexte général, commence par l’histoire du tarot.


Pourquoi remplacer la Papesse et le Pape ?
Une femme pape sur une carte à jouer, ça pouvait faire grincer des dents. Et un Pape tout court aussi, dans les régions où catholiques et protestants vivaient côte à côte. L’explication la plus courante est donc qu’on a voulu éviter de froisser les sensibilités religieuses en remplaçant ces deux figures par des divinités antiques, parfaitement neutres. L’historien Thierry Depaulis parle même d’un tarot « œcuménique ».
Attention quand même : c’est une explication déduite, pas un fait documenté. Aucun cartier n’a laissé de note disant « j’ai changé la Papesse pour ne fâcher personne ». C’est logique, c’est cohérent avec la géographie du modèle, mais ça reste une hypothèse.
Un tarot né à l’Est
Le modèle dérive de l’ancien tarot de Marseille, celui qu’on appelle aujourd’hui « type I ». Et il vient de l’Est. Selon l’International Playing-Card Society, les premiers remplacements de la Papesse et du Pape par Junon et Jupiter apparaissent autour de 1700, voire dès 1680 si l’on retient la datation d’un jeu de Pelagius Mayer, cartier à Constance.
Au XVIIIe siècle, on fabrique ce tarot à Strasbourg (F. Laudier en 1746 par exemple), à Colmar, mais aussi à Constance, Ulm, Munich ou Mannheim. La majorité des jeux sortent pourtant d’Alsace. Et une grosse partie part à l’export, notamment vers la Suisse.
Et Besançon dans tout ça ? La ville n’entre en scène qu’autour de 1800, quand des cartiers comme Renault, J. Blanche, Jean Jerger ou A. Kirchner s’y installent et produisent ce tarot en grande quantité. C’est cette production massive du début du XIXe siècle qui lui a donné son nom. Bref, le tarot de Besançon est surtout un tarot alsacien.
Comment le reconnaître ?
À part Junon (II) et Jupiter (V), le tarot de Besançon a quelques signes distinctifs par rapport au tarot de Marseille :
- le Mat s’appelle Le Fol ;
- le Diable a un torse et des jambes couverts de fourrure ;
- la Lune montre un visage vu de face ;
- sur l’Amoureux, Cupidon vise les yeux des amoureux ;
- l’As de Coupes est une grande coupe à couvercle.
Pendant la Révolution, certaines versions ont même retiré les attributs royaux des figures, ce qui montre à quel point ces cartes « populaires » suivaient l’air du temps.
De Besançon à la Suisse
Le tarot de Besançon n’a pas survécu très longtemps au XIXe siècle : la plupart des régions passent alors à des tarots à enseignes françaises (cœur, carreau, trèfle, pique). Mais il a eu un héritier. Vers 1860, à Diessenhofen en Suisse, apparaît un tarot dérivé du Besançon, le tarot suisse, qu’on utilise encore aujourd’hui pour des jeux traditionnels comme le Troccas ou le Troggu.
Détail amusant : une version imprimée à Épinal par Pellerin, vers 1830-1850, ajoute une carte « Consultant », ce qui laisse penser qu’elle servait aussi à tirer les cartes. Le tarot de Besançon était donc à la fois un jeu de cartes et, à l’occasion, un outil de cartomancie, comme son grand frère de Marseille à la même époque.
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- L’histoire du tarot : de la Chine aux cartomanciennes d’Instagram
- Le tarot Visconti-Sforza : Milan, vers 1450-1460
- Le tarot Cary-Yale : Milan, années 1440
- Le tarot Brambilla : Milan, années 1440
- Le tarot de Marseille : un nom trompeur pour un jeu devenu culte
- Le tarot de Jean Noblet : Paris, vers 1650
- Le tarot de Nicolas Conver : Marseille, le mystère de « 1760 »
- Le tarot d’Oswald Wirth : le tarot kabbalistique de 1889
- Le tarot Rider-Waite-Smith : Londres, 1909
- Le tarot Thoth : Crowley et Frieda Harris, 1938-1943
Sources
- International Playing-Card Society, « Pattern Sheet 6 : Tarot de Besançon », i-p-c-s.org.
- « Tarot de Besançon », Wikipedia, en.wikipedia.org.
- Thierry Depaulis, The Cardmakers of Alsace, International Playing-Card Society, 2023.
- Thierry Depaulis, « The Tarot de Marseille – Facts and Fallacies », The Playing-Card, vol. 42, 2013.
- Michael Dummett, The Game of Tarot, Londres, Duckworth, 1980.



