Pendant longtemps, quand on cherchait le plus vieux tarot de Marseille, on tombait sur un nom : Jean Noblet. Ironie de l’histoire, ce « tarot de Marseille » a été fabriqué à… Paris. Il a récemment perdu son titre de doyen absolu, mais il reste l’un des jeux les plus précieux et les plus étudiés de toute l’histoire du tarot.
Pour le contexte général, commence par l’histoire du tarot.
Qui était Jean Noblet ?
Pas un mage, pas un occultiste : un artisan. Jean Noblet était maître cartier, c’est-à-dire fabricant de cartes à jouer, installé au faubourg Saint-Germain, à Paris. Il a laissé sa signature dans le jeu lui-même, sur la banderole du Deux de Deniers et dans le cartouche du Deux de Coupes. Et sur le bouclier du Chariot, on lit les initiales « I.N. », très probablement les siennes (à l’époque, le J s’écrivait souvent I).
Les archives confirment son existence. Selon les recherches publiées par Jean-Claude Flornoy, deux actes notariés de 1659 mentionnent un Jean Noblet, maître cartier à Saint-Germain-des-Prés, rue Sainte-Marguerite, dans la paroisse Saint-Sulpice. Il figure aussi sur une liste des cartiers parisiens de 1664. Le jeu est généralement daté des environs de 1650.
Ce qu’il reste du jeu
Le seul exemplaire connu est conservé au département des Estampes de la Bibliothèque nationale de France. Il compte 73 cartes sur 78 : il manque les Six, Sept, Huit, Neuf et Dix d’Épées. Bonne nouvelle, la BnF l’a numérisé, et tu peux le feuilleter sur Gallica.
Le dos des cartes porte un motif de croix de Malte dans des hexagones, le même que celui d’un autre tarot parisien de la même époque, celui de Jacques Viéville. Les deux jeux étaient visiblement contemporains et sortaient du même milieu d’artisans.
Les petites bizarreries du Noblet
C’est un tarot de Marseille, mais avec un caractère bien à lui.
- La Mort a un nom. Dans la plupart des tarots de Marseille, l’arcane XIII ne porte aucun titre, d’où le surnom d’« arcane sans nom ». Chez Noblet, la carte est clairement intitulée LAMORT.
- Le Bateleur a un problème de main. Sa baguette est tronquée et il lui manque les trois doigts du milieu. Erreur de gravure, usure de la planche ou geste volontaire ? Les amateurs en débattent encore.
- Des fautes, des vraies. Trois atouts ont un titre mal orthographié, et deux cartes numérales ont leur chiffre romain imprimé à l’envers. Rappel utile : ces cartes étaient gravées par des artisans, pas par des initiés soucieux de chaque détail.
Je n’ai pas trouvé d’image du Noblet sous licence libre que je puisse reproduire ici. Pour comparer, voici l’arcane XIII et l’Impératrice d’un autre tarot de Marseille, plus tardif, celui de Jean Dodal (Lyon, vers 1701-1715). Ici, la carte XIII est bien restée sans nom.


Doyen détrôné… mais toujours essentiel
Pendant des décennies, le Noblet a été présenté comme le plus ancien tarot de Marseille connu. Puis, en 2023, l’historien Thierry Depaulis a publié des cartes du Marseillais Philippe Vachier, datées de 1639. Le Noblet a donc perdu sa couronne de doyen absolu.
Mais il garde un atout majeur (sans mauvais jeu de mots) : c’est l’un des plus anciens jeux presque complets de ce modèle. Il montre qu’au milieu du XVIIe siècle, l’iconographie qu’on appellera « de Marseille » était déjà en place, un siècle avant les jeux de Nicolas Conver et bien avant que Court de Gébelin n’y voie le Livre de Thot.
Le Noblet aujourd’hui
Le Noblet a connu une seconde vie grâce aux restaurations. La plus connue est celle du Français Jean-Claude Flornoy (1950-2011), spécialiste du tarot de Marseille, qui a publié un jeu complet de 78 cartes en 2007, avec les Épées manquantes recréées. L’Américain Joseph H. Peterson en a aussi proposé un fac-similé. Les deux versions diffèrent sensiblement, notamment dans les couleurs : Flornoy a par exemple transformé le jaune citron de l’original en orange profond. Si tu achètes un « Noblet » aujourd’hui, garde en tête que tu as entre les mains une interprétation moderne, pas une copie exacte.
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Sources
- Jean-Claude Flornoy, « The Tarot of Jean Noblet », tarot-history.com.
- Sherryl E. Smith, « Noblet vs Noblet », Tarot Heritage, 25 mai 2016, tarot-heritage.com.
- BnF, « [Jeu de tarot à enseignes italiennes dit “tarot Noblet”] », gallica.bnf.fr.
- Thierry Depaulis, « Un Tarot de Marseille de 1639 ! », Le Vieux Papier, fasc. 447, janvier 2023, p. 194-200.
- « Tarot of Marseilles », Wikipedia, en.wikipedia.org.
- « Jean-Claude Flornoy », Wikipedia, en.wikipedia.org.



