Des trois grands tarots peints pour les ducs de Milan, c’est le plus discret. Il n’a pas l’aura du Visconti-Sforza de New York ni les bizarreries du Cary-Yale. Mais le tarot Brambilla, conservé à Milan, est peut-être le plus ancien des trois. Et son histoire vaut le détour.
Pour le contexte général, commence par l’histoire du tarot.
Un jeu qui revient de loin
Le jeu porte le nom de Giovanni Brambilla, qui l’a acquis à Venise vers 1900. Selon le site Storia di Milano, il l’aurait trouvé entre les mains de gamins qui s’en servaient pour jouer. Imagine la scène : des cartes peintes à la feuille d’or pour un duc de Milan, en train de servir à une partie dans une ruelle vénitienne. Je n’ai pas trouvé d’autre source pour confirmer l’anecdote, donc prends-la avec prudence.
Ce qui est certain, c’est la suite : le jeu passe en vente aux enchères et il est racheté en 1971 par la Pinacothèque de Brera, à Milan, où il est toujours conservé. D’où son nom complet de tarot Brera-Brambilla. En 2013, Brera lui a d’ailleurs consacré une exposition, I tarocchi dei Bembo, avec les commissaires Sabrina Bandera et Marco Tanzi.
48 cartes, mais seulement deux atouts
Il reste 48 cartes :
- 2 atouts : l’Empereur et la Roue de Fortune ;
- 7 figures : le Cavalier et le Valet de Coupes, le Cavalier et le Valet de Deniers, et le Cavalier, le Valet et la Reine de Bâtons ;
- 39 cartes numérales. Il n’en manque qu’une, le Quatre de Deniers, qui serait conservé dans une collection privée à Turin selon Storia di Milano.
Deux atouts seulement, c’est frustrant. Mais c’est justement ce qui rend le jeu précieux : ses cartes numérales et ses figures sont presque complètes, ce qui permet de voir à quoi ressemblait la « partie jeu » d’un tarot de cour.

Un jeu en or… et en argent
Comme ses cousins, le Brambilla est un objet de luxe. Les figures et les atouts sont peints sur un fond de feuille d’or poinçonnée, décorée de motifs en losanges et de rayons de soleil. Les cartes numérales, elles, ont un fond de feuille d’argent, sur lequel les symboles des enseignes sont peints en or et en bleu. Chaque carte mesure 17,8 cm sur 8,9 cm, selon le catalogue des biens culturels italiens. Rien à voir avec le format de tes cartes de belote.
Une pièce de monnaie pour dater le jeu
Comment dater un jeu sans archives ? En regardant les détails. Selon Storia di Milano, le Deux de Deniers reproduit une monnaie frappée par Filippo Maria Visconti en 1436. Le jeu est donc postérieur à cette date et appartient à l’époque de ce duc, mort en 1447.
Aujourd’hui, les datations convergent vers le début des années 1440 : vers 1442-1444 selon les légendes de l’exposition de Brera, entre 1442 et 1451 selon le catalogue officiel italien. Pour l’auteure Sherryl E. Smith (Tarot Heritage), le consensus en fait même le plus ancien des deux jeux « dorés » des années 1440, avant le Cary-Yale. Attention, tu trouveras encore dans certaines sources l’idée d’une commande de Francesco Sforza à Bonifacio Bembo en 1463 : c’est une hypothèse plus ancienne, que les datations récentes ne retiennent pas.
L’artiste ? Le catalogue de Brera l’attribue à Bonifacio Bembo, le peintre crémonais dont l’atelier familial a produit ces tarots de cour. D’autres chercheurs ont proposé la famille de peintres Zavattari. Comme pour le Cary-Yale, l’absence d’archives laisse la question ouverte.
« Les cartes de triomphes qu’on fait à Crémone »
On n’a aucun document sur la commande du Brambilla, mais on sait que ces cartes de luxe faisaient la réputation de Crémone. En 1451, Bianca Maria Visconti écrit à son mari Francesco Sforza pour lui demander d’envoyer à Sigismondo Malatesta un jeu de ces cartes de triomphes « qu’on fait à Crémone ». Oui, le même Malatesta qui avait déjà reçu un jeu de trionfi en 1440, comme je le raconte dans l’histoire du tarot. Visiblement, le monsieur avait pris goût au jeu.
Le Brambilla, le Cary-Yale et le Visconti-Sforza forment ensemble notre meilleure fenêtre sur le tarot à sa naissance : un jeu de cour, peint à la main, bien avant les tarots imprimés comme le tarot de Marseille.
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- Le tarot Cary-Yale : Milan, années 1440
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- Le tarot de Jean Noblet : Paris, vers 1650
- Le tarot de Nicolas Conver : Marseille, le mystère de « 1760 »
- Le tarot de Besançon : Junon et Jupiter remplacent la Papesse et le Pape
- Le tarot d’Oswald Wirth : le tarot kabbalistique de 1889
- Le tarot Rider-Waite-Smith : Londres, 1909
- Le tarot Thoth : Crowley et Frieda Harris, 1938-1943
Sources
- « Carte da gioco. Trionfi e tarocchi », Storia di Milano, storiadimilano.it.
- Catalogo generale dei Beni Culturali, « I Tarocchi Brambilla : Ruota della Fortuna », catalogo.beniculturali.it.
- Marta Santacatterina, « E ora, una partita a carte », Artribune, 26 mars 2013, artribune.com.
- Sherryl E. Smith, « Golden Decks of the Fifteenth Century: The Visconti di Modrone and Brera-Brambilla Tarocchi », Tarot Heritage, 12 novembre 2018, tarot-heritage.com.
- « Visconti-Sforza Tarot », Wikipedia, en.wikipedia.org.



