Quand on parle du « plus vieux tarot du monde », c’est presque toujours lui qui sort du chapeau : le tarot Visconti-Sforza. Des cartes peintes à la main, couvertes de feuille d’or, commandées par les ducs de Milan au milieu du XVe siècle. Le genre d’objet qu’on ne glisse pas dans sa poche pour faire une belote au bistrot.
Mais attention, dès le départ il y a un piège : il n’existe pas un tarot Visconti-Sforza, il en existe plusieurs. On fait le point ?
Si tu veux d’abord le grand contexte (Chine, Mamelouks, arrivée des cartes en Europe), commence par mon article sur l’histoire du tarot.

Un nom, une quinzaine de jeux
Sous l’étiquette « Visconti-Sforza », on range en réalité les restes d’environ quinze jeux du milieu du XVe siècle, dispersés entre musées, bibliothèques et collections privées. Aucun n’est complet. Certains ne sont plus représentés que par une seule carte, d’autres par quelques figures.
Ces jeux ont été commandés par Filippo Maria Visconti, duc de Milan, puis par son gendre et successeur Francesco Sforza. Les deux familles ont mélangé leurs emblèmes sur les cartes : un vrai blason de famille recomposée. Sur l’Impératrice du jeu conservé à New York, on voit par exemple les trois anneaux de diamant entrelacés, une devise réservée à Francesco Sforza.
Et à l’époque, on ne dit pas encore « tarot ». On parle de trionfi, les « triomphes ». Ces cartes servaient à jouer, point. Rien à voir avec la divination, qui n’arrivera que trois siècles plus tard.
Le jeu star : Pierpont Morgan-Bergame
Le plus célèbre, celui qu’on voit partout en reproduction, s’appelle le jeu Pierpont Morgan-Bergame (on le trouve aussi sous le nom de Colleoni-Baglioni). Il comptait à l’origine 78 cartes, comme nos tarots actuels. Il en reste 74, et elles ne sont même pas rangées au même endroit :
- 35 cartes à la Morgan Library & Museum, à New York ;
- 26 cartes à l’Accademia Carrara, à Bergame ;
- 13 cartes chez la famille Colleoni, toujours à Bergame.
Quatre cartes manquent à l’appel : le Diable, la Tour, le Trois d’Épées et le Cavalier de Deniers. Et oui, les deux atouts les plus « inquiétants » du jeu ont disparu. De quoi faire fantasmer pas mal de monde… mais historiquement, on ne sait pas s’ils ont été perdus ou s’ils ont même été peints un jour. Je ne sais pas, et personne ne le sait. Les reproductions modernes que tu trouves en boutique les ont simplement redessinés.



Petit détail qui tue : regarde la Mort. Pas de faux, mais un arc. La grande faucheuse du tarot de Marseille n’est pas encore arrivée.
Qui a peint ces cartes ?
Le nom qui revient le plus souvent, c’est Bonifacio Bembo, un peintre de Crémone. Mais c’est une attribution, pas une signature. La Morgan Library mentionne aussi Francesco Zavattari, un peintre un peu plus âgé dans l’entourage duquel Bembo a travaillé. Bref, les historiens de l’art se chamaillent encore.
Ce qui est à peu près sûr, en revanche, c’est que le jeu a été fait en deux temps. Selon la Morgan Library, la majorité des cartes date des environs de 1450, et trois cartes (la Tempérance, la Force et le Soleil) ont été peintes plus tard, vers 1480, pour en remplacer d’autres. Elles sont attribuées à un autre peintre crémonais, Antonio Cicognara. Quant à la date du jeu lui-même, les sources oscillent entre 1450 et le début des années 1460.

De Milan à New York : un jeu qui a voyagé
Le jeu quitte la famille Sforza dès la fin du XVe siècle. Au XIXe siècle, on le retrouve chez les comtes Colleoni de Bergame. Et là, l’histoire devient un peu une comédie italienne.
Selon le récit rapporté par la National Gallery of Australia, le comte Alessandro Colleoni gardait jalousement ses cartes et ne les montrait presque à personne. Son ami et rival collectionneur, le comte Francesco Baglioni, réussit pourtant à lui en échanger une partie contre un portrait d’une ancêtre Colleoni, peint en 1705. Échange que Colleoni aurait immédiatement regretté. À la mort de Baglioni, en 1900, sa part du jeu est léguée à l’Accademia Carrara.
Une autre partie traverse l’Atlantique : la Morgan Library indique que ses cartes ont été achetées le 7 novembre 1919 au libraire parisien Léon Gruel par J. P. Morgan Jr. Et les 13 dernières ? Elles n’ont jamais quitté la famille Colleoni.
Les cousins : Cary-Yale et Brambilla
Le Pierpont Morgan-Bergame a deux cousins célèbres.
Le Cary-Yale (ou Visconti di Modrone), conservé à l’université Yale, compte 67 cartes. C’est un drôle d’oiseau : il possède six rangs de figures au lieu de quatre (avec une Demoiselle et une Dame à cheval), et des atouts qu’on ne retrouve presque nulle part ailleurs, comme la Foi, l’Espérance et la Charité. Certains chercheurs pensent qu’il pourrait être le plus ancien de tous. L’historien Giordano Berti le date entre 1442 et 1447, parce que ses Deniers reproduisent un florin d’or frappé par Filippo Maria Visconti et retiré de la circulation à sa mort.
Le Brambilla, à la Pinacothèque de Brera à Milan depuis 1971, compte 48 cartes, mais seulement deux atouts : l’Empereur et la Roue de Fortune.
Donc quand quelqu’un te dit « le Visconti-Sforza est le plus vieux tarot du monde », la réponse honnête est : ces jeux font partie des plus anciens tarots conservés, et on ne sait pas exactement lequel est le tout premier.
Pourquoi il compte autant aujourd’hui
Le Visconti-Sforza n’a pas été un modèle de masse : c’était un objet de luxe, unique, réservé à une cour. Les tarots populaires, imprimés à la planche de bois, viendront plus tard, avec notamment le tarot de Marseille.
Mais il reste notre meilleure fenêtre sur ce qu’était le tarot à sa naissance : un jeu aristocratique, peuplé de figures de la cour de Milan, avec ses vertus, sa Roue de Fortune et son Monde. Il a d’ailleurs tellement marqué les esprits que l’écrivain Italo Calvino a construit un roman entier, Le Château des destins croisés, à partir de ces cartes.
Et quand tu compares avec le tarot Rider-Waite-Smith de 1909, tu mesures le chemin parcouru en cinq siècles.
🃏 Découvre l’histoire des tarots les plus célèbres
- L’histoire du tarot : de la Chine aux cartomanciennes d’Instagram
- Le tarot Cary-Yale : Milan, années 1440
- Le tarot Brambilla : Milan, années 1440
- Le tarot de Marseille : un nom trompeur pour un jeu devenu culte
- Le tarot de Jean Noblet : Paris, vers 1650
- Le tarot de Nicolas Conver : Marseille, le mystère de « 1760 »
- Le tarot de Besançon : Junon et Jupiter remplacent la Papesse et le Pape
- Le tarot d’Oswald Wirth : le tarot kabbalistique de 1889
- Le tarot Rider-Waite-Smith : Londres, 1909
- Le tarot Thoth : Crowley et Frieda Harris, 1938-1943
Sources
- The Morgan Library & Museum, « Visconti-Sforza Tarot Cards » (MS M.630), themorgan.org.
- The World of Playing Cards, « The Visconti-Sforza Tarot, c.1460 », wopc.co.uk.
- National Gallery of Australia, notice d’exposition sur les cartes de l’Accademia Carrara, nga.gov.au.
- Tarot Heritage, « From Milan to New York: The Adventures of the Visconti-Sforza Tarot Deck », 2013, tarot-heritage.com.
- Michael Dummett, The Visconti-Sforza Tarot Cards, New York, G. Braziller, 1986.
- Gertrude Moakley, The Tarot Cards Painted by Bonifacio Bembo for the Visconti-Sforza Family, New York, 1966.
- Giordano Berti, Storia dei tarocchi, Milan, Mondadori, 2007.



