Le jeu de tarot, a priori, tu sais ce que c’est, je ne vais pas te faire l’affront de t’expliquer. Mais est-ce que tu connais son histoire ? Est-ce que tu sais pourquoi on y trouve la coupe, le bâton, l’épée et le denier ? Et pourquoi des tireuses de cartes officient aujourd’hui sur TikTok et Instagram, alors qu’à l’origine le tarot ne servait pas du tout à ça ?
On va répondre à tout ça. Précision : ici je parle uniquement de l’histoire des cartes et du tarot. Le symbolisme des lames, c’est un autre gros morceau, pour une autre fois.
Le « jeu des feuilles » : tout commence en Chine
La plus ancienne mention connue d’un jeu de cartes vient de Chine. Elle se trouve dans les Miscellanées de Duyang (Duyang zabian), un recueil du IXe siècle écrit par Su E, qui décrit la princesse Tongchang en train de jouer au « jeu des feuilles » (yezi). Bon, ce n’est pas encore un jeu de cartes au sens où on l’entend : les « feuilles » semblent avoir accompagné un jeu de dés. Mais au fil des siècles, le mot yezi finira par désigner les cartes elles-mêmes.
La deuxième mention est plus rigolote. Un texte juridique de 1294 raconte l’arrestation de deux joueurs clandestins, Yan Sengzhu et Zheng, et la saisie de leurs cartes en papier… et des blocs de bois gravés qui servaient à les imprimer. Pris la main dans le sac. C’est la première attestation sans ambiguïté de cartes en papier imprimées.
Par la suite, les cartes chinoises se standardisent en « cartes-monnaies » portant leur valeur, avec quatre enseignes : les sapèques (une petite pièce), les ligatures (des cordons de sapèques enfilées), les myriades (10 000) et les dizaines de myriades. Retiens bien cette histoire de monnaie, elle va revenir.
De la Perse à l’Égypte
Comment les cartes ont-elles quitté la Chine ? On ne le sait pas avec certitude. Une hypothèse souvent avancée fait intervenir l’Empire mongol, qui s’étend au XIIIe siècle de la Chine à la Perse et sécurise les routes commerciales d’Asie centrale. Soldats et marchands auraient pu emporter le jeu vers l’ouest.
En Perse, le jeu s’appelle ganjifa, un mot qu’on rattache au persan ganj, « trésor ». Tiens, tiens, encore une histoire d’argent. En Égypte, il devient kanjifah.
Et c’est le climat sec de l’Égypte qui nous a conservé les plus anciens restes matériels : des fragments de cartes mameloukes, datés selon les estimations entre le XIIe et le XIVe siècle. Le premier jeu presque complet, c’est le jeu mamelouk de Topkapi, conservé à Istanbul et décrit en 1939 par l’historien de l’art islamique Leo Aryeh Mayer. À l’origine, il comptait 52 cartes ; il en reste 47 ou 48 selon les décomptes, issues en réalité de plusieurs jeux (des cartes manquantes ont été remplacées). Mayer le datait du XVe siècle ; d’autres auteurs le placent entre le XVe et le début du XVIe siècle.

Et c’est grâce à ce jeu qu’on peut enfin répondre à LA question : pourquoi bâton, denier, coupe et épée ?
Les Mamelouks et la naissance des quatre enseignes
Le mot mamelouk signifie « possédé ». Il désigne des esclaves militaires, recrutés enfants hors du monde musulman (Caucase, Asie centrale, steppes pontiques), convertis, éduqués, formés au combat, notamment à cheval, puis affranchis à l’âge adulte. Ces soldats finiront par prendre le pouvoir et fonder un sultanat qui règne sur l’Égypte et la Syrie de 1250 à 1517.
Le jeu mamelouk comporte quatre enseignes : coupes, deniers, épées et bâtons de polo. Une interprétation fréquente, qui reste une hypothèse, y voit les emblèmes de grands officiers de la cour :
- La coupe : l’échanson, l’officier de confiance chargé des boissons du sultan.
- L’épée : un commandement militaire.
- Le denier : peut-être le trésorier, ou un héritage direct des cartes-monnaies chinoises (je t’avais dit que ça reviendrait).
- Le bâton de polo : le polo était un sport de prestige et un entraînement de cavalerie pour cette élite de cavaliers. Il se jouait avec un long maillet recourbé au bout.
Les cartes mameloukes ne montrent aucune figure humaine, probablement à cause des réticences de l’islam sunnite envers la représentation des êtres vivants. À la place, des motifs décoratifs et des calligraphies indiquent le rang : malik (le roi), nā’ib (le lieutenant) et thānī nā’ib (le second lieutenant).
L’arrivée en Europe : le « naib »
Au XIVe siècle, l’Égypte mamelouke est une plaque tournante du commerce entre l’Orient et la Méditerranée chrétienne, et les marchands italiens fréquentent Alexandrie. De longs mois dans les ports, ça laisse du temps pour taper le carton. C’est vraisemblablement par ces échanges que les cartes arrivent en Europe, où elles apparaissent dans les sources dans les années 1370.
Une chronique de Viterbe, transmise par le chroniqueur du XVe siècle Niccola della Tuccia, rapporte pour l’année 1379 l’introduction dans la ville du jeu de cartes, venu du pays des Sarrasins, où on l’appelait naib. Le mot est resté : naibi en italien ancien, naipes en espagnol, où il désigne encore les cartes à jouer. Et ce n’est pas la seule mention de cette décennie : on en trouve aussi en Catalogne, à Florence ou en Allemagne.
Les artisans italiens gardent la structure du jeu mamelouk, mais l’adaptent. Eux n’ont aucun interdit sur la figuration, alors ils dessinent de vrais personnages : le malik devient le roi sur son trône, le nā’ib devient le cavalier, et le second lieutenant devient le valet ou fantassin (fante). La coupe et le denier ne bougent pas beaucoup ; l’épée courbe devient l’épée droite à double tranchant en usage en Europe. Quant au bâton de polo, sport totalement inconnu dans l’Italie de l’époque, il devient… un simple bâton. Logique.
Les cartes des triomphes : la naissance du tarot
Au XVe siècle apparaît en Italie un jeu enrichi d’une série de cartes allégoriques supplémentaires : les carte da trionfi, les « cartes des triomphes ». On ne dit pas encore « tarot » ; le mot tarocchi n’apparaîtra qu’au début du XVIe siècle. Ces atouts, qui finiront par compter 21 cartes numérotées plus le Fou, sont les ancêtres de nos « arcanes majeurs ».
La plus ancienne mention écrite date de 1440 : dans son journal, le notaire florentin Giusto Giusti note qu’un jeu de trionfi a été offert au condottiere Sigismondo Pandolfo Malatesta. Qui a conçu ce tout premier jeu, dans quelle intention, à quoi il ressemblait ? Je ne le sais pas, et personne ne le sait.
Les plus anciens jeux parvenus jusqu’à nous sont les tarots peints pour les Visconti puis les Sforza, ducs de Milan, au milieu du XVe siècle. Le plus célèbre, le Visconti-Sforza, est daté selon les sources entre 1450 et le début des années 1460. On y trouve, dans chaque enseigne, le valet, le cavalier, la reine et le roi : une figure féminine qui achève de rompre avec le modèle mamelouk. Je te raconte ses aventures dans un article dédié : le tarot Visconti-Sforza. Et il a deux cousins, peints dans les années 1440, qui sont peut-être encore plus anciens : le tarot Cary-Yale, avec ses six figures par enseigne, et le tarot Brambilla, conservé à la Pinacothèque de Brera.

Du jeu de levées au Livre de Thot
Pendant plus de trois siècles, le tarot gagne en popularité en Italie, en France, en Suisse et dans les pays germaniques. On y joue à des jeux de levées, souvent avec des mises d’argent, aussi bien dans les salons aristocratiques que dans les tavernes. Le modèle qui s’impose en France, c’est le tarot de Marseille, avec des versions célèbres comme celles de Jean Noblet (XVIIe siècle), de Jean Dodal (début du XVIIIe) ou de Nicolas Conver. Dans l’Est, une variante remplace même la Papesse et le Pape par Junon et Jupiter : c’est le tarot de Besançon. Spoiler : il n’est pas né à Marseille, et je t’explique tout dans l’histoire du tarot de Marseille.

Et puis tout bascule en 1781. Antoine Court de Gébelin, pasteur protestant et franc-maçon (membre de la loge parisienne des Neuf Sœurs), publie le huitième volume de son encyclopédie Le Monde primitif. Dans son essai sur le jeu des tarots, il raconte avoir vu jouer au tarot dans un salon parisien et y avoir immédiatement reconnu le Livre de Thot, un ouvrage sacré égyptien qui aurait survécu à la destruction des savoirs antiques. Il relit alors les atouts comme des hiéroglyphes porteurs de la sagesse des prêtres égyptiens.
Problème : rien, absolument rien, ne vient étayer cette thèse. Les hiéroglyphes ne seront déchiffrés par Champollion qu’en 1822. La lecture de Gébelin est le fruit de l’égyptomanie de son temps, pas d’une source historique. S’il vivait aujourd’hui, il aurait sans doute conclu par « faites vos propres recherches ».
Le même volume contient un second essai, souvent oublié, signé par le comte de Mellet. C’est lui qui associe le premier les atouts aux 22 lettres de l’alphabet hébreu et qui propose la plus ancienne méthode connue de divination par le tarot.
Etteilla, le premier pro de la cartomancie
Celui qui va faire de la cartomancie par le tarot un vrai système, et un vrai métier, s’appelle Jean-Baptiste Alliette, plus connu sous son pseudonyme à l’envers : Etteilla. Il avait déjà publié en 1770 une méthode de cartomancie avec un jeu ordinaire. Entre 1783 et 1785, il publie Manière de se récréer avec le jeu de cartes nommées tarots, premier traité structuré de divination par le tarot. En 1788, il fonde la Société des interprètes du Livre de Thot, et en 1789 il fait paraître son propre jeu, conçu pour la divination et très différent du tarot de Marseille.
Précision importante : ni Gébelin ni Etteilla ne connaissaient les jeux Visconti, et encore moins les cartes mameloukes. Leur matériau, c’était le tarot de Marseille de leur époque.
À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, la voyance de salon fait un tabac auprès de la bourgeoisie et de l’aristocratie. Marie-Anne Lenormand devient la cartomancienne la plus célèbre de la Révolution et de l’Empire, et contribue à banaliser le recours aux tireuses de cartes.
Les occultistes du XIXe siècle : kabbale et arcanes
Au XIXe siècle, les occultistes trouvent la cartomancie de salon un peu trop vulgaire. Pas au sens « populaire », puisque l’aristocratie adore ça, mais au sens intellectuel. Ils veulent faire du tarot un système philosophique. Éliphas Lévi (j’ai l’impression de citer son nom dans une vidéo sur trois, tellement il a pesé sur l’ésotérisme), dans Dogme et rituel de la haute magie (1854-1856), reprend et systématise l’association entre les 22 atouts et les 22 lettres hébraïques, et marie le tarot à la kabbale. Dans son sillage, le franc-maçon Oswald Wirth dessine en 1889, sous la direction de Stanislas de Guaita, un tarot kabbalistique de 22 arcanes : le tarot d’Oswald Wirth.
On attribue généralement à Paul Christian (pseudonyme de Jean-Baptiste Pitois), auteur d’une Histoire de la magie parue en 1870, la diffusion du mot « arcane » pour désigner les atouts, du latin arcanum, « secret, chose cachée ». D’où nos « arcanes majeurs » et « arcanes mineurs ».
1909 : le Rider-Waite-Smith
Dernière grande date : 1909, avec la publication à Londres du tarot conçu par l’occultiste Arthur Edward Waite, membre de la Golden Dawn, et illustré par l’artiste Pamela Colman Smith. Il supplante le tarot de Marseille dans le monde anglo-saxon et devient le modèle de centaines de jeux. C’est très probablement lui que tu vois passer sur ton fil Instagram. Son grand rival ésotérique, le tarot Thoth, sera peint entre 1938 et 1943 par Frieda Harris pour Aleister Crowley.
Ses images sont typiques de leur époque, où l’on mélange allègrement les traditions. La Grande Prêtresse siège entre deux colonnes marquées B et J, Boaz et Jakin, les colonnes du Temple de Salomon chères à la franc-maçonnerie ; derrière elle, une tenture de grenades ; sur sa tête, une couronne lunaire qui évoque Isis. Un vrai syncrétisme de 1900, cohérent avec l’occultisme de son temps, mais sans aucun lien avec les tarots italiens du XVe siècle. Toute son histoire est à lire ici : le tarot Rider-Waite-Smith.

🃏 Découvre l’histoire des tarots les plus célèbres
- Le tarot Visconti-Sforza : Milan, vers 1450-1460
- Le tarot Cary-Yale : Milan, années 1440
- Le tarot Brambilla : Milan, années 1440
- Le tarot de Marseille : un nom trompeur pour un jeu devenu culte
- Le tarot de Jean Noblet : Paris, vers 1650
- Le tarot de Nicolas Conver : Marseille, le mystère de « 1760 »
- Le tarot de Besançon : Junon et Jupiter remplacent la Papesse et le Pape
- Le tarot d’Oswald Wirth : le tarot kabbalistique de 1889
- Le tarot Rider-Waite-Smith : Londres, 1909
- Le tarot Thoth : Crowley et Frieda Harris, 1938-1943
En résumé
- IXe siècle : première mention d’un « jeu des feuilles » en Chine.
- 1294 : première attestation claire de cartes en papier imprimées, en Chine.
- XIIe-XVe siècle : cartes mameloukes en Égypte, avec les quatre enseignes coupes, deniers, épées, bâtons de polo.
- Années 1370 : arrivée des cartes en Europe sous le nom de naib.
- 1440 : première mention des trionfi, ancêtres du tarot.
- Vers 1450-1460 : le tarot Visconti-Sforza.
- 1781 : Court de Gébelin et le comte de Mellet inventent le tarot « égyptien » et ésotérique.
- 1783-1789 : Etteilla fait de la cartomancie par le tarot un système et un métier.
- 1854-1856 : Éliphas Lévi relie le tarot à la kabbale.
- 1909 : le tarot Rider-Waite-Smith.
Pendant plus de trois siècles, le tarot n’a donc été qu’un jeu. Aucune source connue ne mentionne d’usage divinatoire ou ésotérique avant le XVIIIe siècle. Sa dimension mystique est une construction moderne, ce qui ne l’empêche pas d’être un formidable support symbolique. Mais ça, c’est une autre histoire.
Cet article est tiré de ma vidéo sur l’histoire du tarot, à retrouver sur la chaîne Mysteria.
Pour aller plus loin
- Michael Dummett, The Game of Tarot, Londres, Duckworth, 1980.
- Ronald Decker, Thierry Depaulis, Michael Dummett, A Wicked Pack of Cards: The Origins of the Occult Tarot, Londres, Duckworth, 1996.
- Leo Aryeh Mayer, « Mamluk Playing Cards », Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale, t. XXXVIII, Le Caire, 1939.
- Antoine Court de Gébelin, Le Monde primitif, analysé et comparé avec le monde moderne, vol. VIII, Paris, 1781.
- The World of Playing Cards, « Mamluk Playing Cards », wopc.co.uk.
- The Public Domain Review, « Etteilla’s Livre de Thot Tarot (ca. 1789) », publicdomainreview.org.



