Une statue d’argile, un rabbin, quelques lettres sacrées, et la créature se lève. Le golem est sans doute la légende juive la plus connue au monde, au point d’avoir inspiré des romans, des films, des jeux vidéo et même, dit-on, nos peurs modernes face aux robots. Mais sa véritable histoire est plus longue, et plus surprenante, que la version de Prague que tout le monde connaît.

Un mot biblique : l’informe

Le mot golem apparaît une seule fois dans la Bible, au Psaume 139, verset 16. Il y désigne une matière encore informe, souvent traduite par « embryon ». Dans la littérature talmudique, la Britannica note qu’il désigne une substance embryonnaire ou incomplète. Le Talmud dit ainsi qu’Adam, dans les premières heures de sa création, était un golem : un corps pas encore animé d’une âme (traité Sanhédrin 38b).

Le premier « homme artificiel » du Talmud

Le même traité raconte une histoire étonnante (Sanhédrin 65b). Le sage Rava aurait créé un homme et l’aurait envoyé à Rabbi Zeira. Celui-ci lui parle, mais l’homme ne répond pas. Rabbi Zeira comprend alors qu’il a affaire à une création de magicien et lui ordonne de retourner à la poussière. Le message est clair : l’homme peut imiter la création, mais pas donner la parole, qui est le propre de l’âme humaine.

Le Sefer Yetsirah et les piétistes rhénans

Au Moyen Âge, la légende rencontre le Sefer Yetsirah. Si Dieu crée le monde avec des lettres, un sage qui maîtrise leurs combinaisons pourrait, lui aussi, animer la matière. Au début du XIIe siècle, Juda ben Barzillaï, commentateur du Sefer Yetsirah, évoque déjà cette idée.

Ce sont surtout les piétistes juifs de Rhénanie, les Hasidei Ashkenaz, qui en font une pratique. Eléazar de Worms (vers 1165-1230), dans ses Sodei Razayya (« Secrets des secrets »), donne la plus ancienne méthode écrite connue pour fabriquer un golem. Il s’agit de combiner les lettres et les noms divins. Pour ces mystiques, l’opération semble avoir été surtout un rite extatique, une expérience spirituelle, plus qu’une fabrication de serviteur. Des légendes attribuent aussi des golems au poète Salomon ibn Gabirol (XIe siècle) et à Samuel de Spire (XIIe siècle).

Gravure de Kircher : la lettre hébraïque aleph dessinée comme un corps humain aux bras tendus, avec les noms des séfirot inscrits sur ses membres, et à côté un cercle contenant la même lettre
La lettre aleph dessinée comme un corps humain portant les noms des séfirot, Athanasius Kircher, Œdipus Ægyptiacus, 1652-1654 (domaine public). C’est l’aleph qui, dans la légende, sépare la vie (emet) de la mort (met).

Emet, met : une lettre entre la vie et la mort

Le détail le plus célèbre de la légende vient d’un rabbin polonais, Elijah de Chelm (1550-1583). C’est le plus ancien récit qui attribue un golem à un personnage historique. Sur le front de la créature est écrit le mot emet, « vérité ». Pour la désactiver, on efface la première lettre, l’aleph : il reste met, « mort ». Selon la Britannica, les lettres pouvaient aussi être écrites sur un papier placé dans la bouche ou fixé sur la tête du golem : les retirer le rendait inerte.

Le golem de Prague : une légende du XIXe siècle

Venons-en à la version la plus connue. Le rabbin Juda Loew ben Bezalel, dit le Maharal de Prague, aurait façonné un golem pour protéger le ghetto contre les persécutions. Il l’aurait désactivé avant chaque shabbat, et ses restes reposeraient dans le grenier de la synagogue Vieille-Nouvelle (Altneuschul).

Le Maharal est un personnage bien réel et un grand penseur du XVIe siècle. Mais les historiens considèrent généralement que l’histoire de son golem est une invention littéraire allemande du début du XIXe siècle. Les premiers textes connus datent des années 1830-1840. Les sources anciennes sur le Maharal, comme la chronique de David Gans (1592), ne parlent d’aucun golem. Et le livre de Yudl Rosenberg (1909), qui prétendait publier un témoignage d’époque, est largement considéré comme une supercherie littéraire.

Du roman au cinéma

Au XXe siècle, le golem devient une star. En 1915, Gustav Meyrink publie son roman Der Golem, une plongée fantastique dans le vieux Prague. En 1920, Paul Wegener réalise et interprète le film muet Der Golem, wie er in die Welt kam. Selon la Britannica, ce film a fixé la façon de bouger et de se comporter des monstres fabriqués par l’homme, que reprendront les films américains sur le thème de Frankenstein.

Du serviteur trop obéissant au protecteur inquiétant, le golem pose une question qui n’a pas vieilli : que se passe-t-il quand l’homme imite le Créateur ? Pour l’arrière-plan mystique de la légende, voyez notre article d’introduction à la Kabbale.

Sources

  • Encyclopædia Britannica, « Golem » (Psaume 139:16, sens talmudique, lettres placées dans la bouche ou sur la tête, Meyrink 1915, film de 1920).
  • Wikipedia, « Golem » (Sanhédrin 38b et 65b, Eléazar de Worms, Elijah de Chelm, emet/met, invention littéraire du XIXe siècle, David Gans, Yudl Rosenberg).
  • Encyclopedia.com, « Golem » (Juda ben Barzillaï, piétistes rhénans).
  • Wikipedia, « The Golem: How He Came into the World » (film de Paul Wegener, 1920).
  • Moshe Idel, Golem: Jewish Magical and Mystical Traditions on the Artificial Anthropoid, Albany, SUNY Press, 1990.

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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