Si la Kabbale avait une Bible, ce serait le Zohar, le « Livre de la splendeur ». C’est un immense commentaire mystique de la Torah, écrit en araméen, plein de visions, de récits et de symboles. Et c’est aussi le sujet d’une des plus belles enquêtes de l’histoire des religions : qui l’a vraiment écrit ? Sortez la loupe, on y va.
La version traditionnelle : un sage dans une grotte
Selon la tradition, le Zohar transmet l’enseignement de Shimon bar Yohaï, un sage du IIe siècle. La légende raconte que, fuyant les Romains, il serait resté caché avec son fils dans une grotte pendant des années, à étudier les secrets de la Torah. Le livre met en scène ce maître et ses disciples parcourant la terre d’Israël en discutant des mystères divins.
L’apparition en Castille
Le problème, c’est que personne ne cite ce texte avant la fin du XIIIe siècle. Il commence alors à circuler en Castille, diffusé par un kabbaliste nommé Moïse de León (vers 1240-1305), qui affirmait copier un manuscrit ancien.
Un témoignage célèbre ajoute du piment à l’affaire. Le kabbaliste Isaac d’Acre aurait enquêté après la mort de Moïse de León. Selon ce récit, transmis plus tard par la chronique Sefer Yuhasin d’Abraham Zacuto, la veuve de Moïse aurait affirmé que son mari écrivait le livre lui-même. Prudence toutefois : c’est un récit de seconde main, et la suite de l’enquête d’Isaac d’Acre ne nous est pas parvenue.
L’enquête de Gershom Scholem
Au XXe siècle, Gershom Scholem a examiné le texte de près. Sa conclusion : le Zohar est pour l’essentiel l’œuvre de Moïse de León, écrite vers 1280-1286. Ses arguments :
- l’araméen du Zohar est un araméen artificiel, avec des erreurs qu’un locuteur ancien n’aurait pas faites ;
- on y trouve des tournures qui trahissent l’espagnol médiéval ;
- l’auteur connaît mal la géographie de la terre d’Israël, alors que le livre est censé s’y dérouler ;
- les idées du Zohar correspondent à la Kabbale espagnole du XIIIe siècle et aux écrits hébreux signés par Moïse de León.
Depuis, le débat a évolué. Yehuda Liebes, notamment, pense que le Zohar est plutôt l’œuvre d’un cercle de kabbalistes, dont Moïse de León faisait partie. Ce qui est admis, c’est que le corpus n’est pas d’un seul bloc : certaines parties, comme les Tiqqunei ha-Zohar et le Ra’ya Meheimna, sont des ajouts plus tardifs, généralement datés du XIVe siècle.
Le doute n’est d’ailleurs pas une invention moderne : dès la fin du XVe siècle, le philosophe Elia del Medigo contestait déjà l’ancienneté du livre.
De quoi parle le Zohar ?
Le Zohar suit le texte de la Torah et y lit, verset après verset, la vie cachée de Dieu. Il décrit les dix sefirot, leurs unions et leurs tensions, que l’on retrouve dans l’arbre des séfirot. Il parle de la Shekhinah, la présence divine conçue comme un principe féminin, exilée avec le peuple d’Israël. Il traite aussi de l’âme, du mal, de la mort. Le style est foisonnant, poétique, souvent déroutant : ce n’est pas un manuel, c’est une forêt.

Les premières éditions imprimées
Pendant près de trois siècles, le Zohar circule en manuscrits. Puis, presque en même temps, deux éditions concurrentes sont imprimées en Italie :
- Mantoue, 1558-1560, en caractères dits « de Rashi », établie à partir de dix manuscrits ;
- Crémone, 1559-1560, en caractères carrés, à partir de six manuscrits.
L’imprimerie change tout : le livre devient accessible, et il nourrit la grande Kabbale de Safed, celle d’Isaac Luria. Les kabbalistes chrétiens s’y intéressent aussi, et des extraits en seront traduits en latin dans la Kabbala Denudata de Knorr von Rosenroth (1677-1684), dont nous parlons dans l’article sur la kabbale chrétienne.
Faut-il parler de « faux » ?
C’est tentant, mais anachronique. Attribuer un texte à une autorité ancienne était une pratique courante dans l’Antiquité et au Moyen Âge, chez les juifs comme chez les chrétiens. Pensez au Corpus Hermeticum, attribué à Hermès Trismégiste. Pour les croyants, le Zohar reste un texte sacré ; pour les historiens, c’est le chef-d’œuvre de la Kabbale castillane. Les deux lectures ne répondent simplement pas à la même question.
✦ La série : la Kabbale
Le point de départ : La Kabbale : histoire de la mystique juive, de la Provence aux occultistes
Les livres et les idées : Le Sefer Yetsirah · Le Zohar · L’arbre des séfirot · Isaac Luria et la kabbale de Safed
Hors du judaïsme : La kabbale chrétienne · La kabbale des occultistes · Les 22 lettres hébraïques et le tarot
Légende : Le golem
Sources
- Encyclopædia Britannica, « Sefer ha-zohar » et « Moses De León ».
- Jewish Virtual Library, « The Zohar ».
- Gershom Scholem, Major Trends in Jewish Mysticism, New York, Schocken, 1941, conférences 5 et 6 (attribution à Moïse de León, arguments linguistiques).
- Yehuda Liebes, Studies in the Zohar, Albany, SUNY Press, 1993 (hypothèse d’un cercle d’auteurs).
- Wikipedia, « Zohar » (témoignage d’Isaac d’Acre rapporté par Zacuto, Elia del Medigo, éditions de Mantoue et de Crémone, Tiqqunei ha-Zohar).
- World History Encyclopedia, « Zohar » (page de titre de l’édition de Mantoue).



