Imaginez un livre de quelques pages qui prétend expliquer comment Dieu a créé l’univers… avec un alphabet. Pas de déluge, pas de serpent, pas de pomme : juste des nombres et des lettres que l’on combine. C’est le Sefer Yetsirah, le « Livre de la formation » (on traduit aussi « Livre de la création »). Il est minuscule, obscur, et il a fasciné des générations de lecteurs, des rabbins médiévaux aux occultistes du XIXe siècle.

Un livre difficile à dater

La tradition l’attribue au patriarche Abraham, et parfois à Rabbi Akiva, sage du IIe siècle. Les historiens, eux, le datent généralement entre le IIIe et le VIe siècle, avec des ajouts plus tardifs. On ne connaît pas son auteur. Pour être honnête : la date exacte reste discutée et nous ne la connaissons pas.

Le texte nous est parvenu en plusieurs versions, qu’on appelle des recensions : une version courte, une version longue, et une version dite « saadyenne », celle que commente Saadia Gaon. Ce grand savant juif (882-942) en a donné une lecture philosophique, très éloignée de la magie. Bien plus tard, au XVIIIe siècle, le Gaon de Vilna en établira lui aussi une version.

Les trente-deux voies de la sagesse

Le livre s’ouvre sur une formule célèbre : Dieu a créé le monde par « trente-deux voies merveilleuses de sagesse ». Ces 32 voies se décomposent ainsi :

  • 10 sefirot, que le texte qualifie de belimah, un mot obscur souvent traduit par « sans rien » ou « fermées ». Ici, les sefirot sont des nombres ou des dimensions, pas encore les attributs divins de la Kabbale médiévale ;
  • 22 lettres de l’alphabet hébreu.

10 + 22 = 32. Le mot sefirot, qui deviendra la clé de toute la Kabbale avec l’arbre des séfirot, apparaît donc pour la première fois avec ce sens dans ce petit traité.

Gravure de l'Œdipus Ægyptiacus de Kircher : l'arbre des dix séfirot reliées par vingt-deux canaux portant les lettres hébraïques
Dix séfirot et vingt-deux canaux portant chacun une lettre : les 32 voies mises en image par Athanasius Kircher, Œdipus Ægyptiacus, 1652-1654 (domaine public).

Trois mères, sept doubles, douze simples

Le Sefer Yetsirah range ensuite les 22 lettres en trois familles, et chaque famille correspond à une partie du monde, de l’année et du corps humain :

  • Les 3 lettres « mères » : aleph, mem et shin. Elles sont associées à l’air, à l’eau et au feu ;
  • Les 7 lettres « doubles », appelées ainsi parce qu’elles pouvaient se prononcer de deux façons. Elles sont liées aux sept planètes de l’astronomie ancienne et aux sept jours ;
  • Les 12 lettres « simples », liées aux douze signes du zodiaque et aux douze mois.

Vous voyez le principe : le cosmos, le temps et l’homme sont construits sur la même structure. C’est une version hébraïque de l’idée d’une correspondance entre le microcosme et le macrocosme. Les occultistes du XIXe siècle s’en souviendront quand ils relieront ces lettres aux arcanes du tarot.

Les 231 portes

Le livre décrit aussi les « 231 portes » : toutes les paires possibles que l’on peut former avec les 22 lettres. Le calcul est simple. Chaque lettre peut s’associer aux 21 autres, ce qui donne 22 × 21 = 462 combinaisons. Mais chaque paire est comptée deux fois (aleph-bet et bet-aleph), donc on divise par deux : 462 ÷ 2 = 231. Pour l’auteur, la création naît de ces combinaisons de lettres, un peu comme un texte infini qui s’écrit tout seul.

Un livre de philosophie ou de magie ?

Les deux, selon les lecteurs. Saadia Gaon y voyait une cosmologie. Mais d’autres y ont lu une technique : si Dieu crée avec des lettres, l’homme ne pourrait-il pas l’imiter ? La Britannica note que, chez les piétistes juifs d’Allemagne médiévale, le Sefer Yetsirah était associé à la création d’un golem. Les kabbalistes de Provence et de Catalogne, eux, l’ont lu comme une description des sefirot divines, et il est devenu l’un des textes de base de la Kabbale.

Il existe d’ailleurs un étonnant parallèle avec la doctrine des correspondances occidentale. Mais attention à ne pas confondre ressemblance et filiation : rien ne prouve que l’auteur du Sefer Yetsirah ait connu les textes hermétiques grecs, ni l’inverse.

Sources

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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