Imagine un des plus grands scientifiques de son pays, respecté dans toute l’Europe, qui à 55 ans annonce tranquillement qu’il converse avec les anges et visite l’au-delà. C’est l’histoire d’Emanuel Swedenborg. Et le plus fou, c’est que ce virage a eu plus d’influence que toute sa carrière scientifique.

Portrait peint d'Emanuel Swedenborg, savant et mystique suédois du XVIIIe siècle
Emanuel Swedenborg. Domaine public, via Wikimedia Commons.

Biographie : de la mine aux visions

Emanuel Swedenborg naît le 29 janvier 1688 à Stockholm, sous le nom d’Emanuel Swedberg. Il étudie à l’université d’Uppsala, qu’il termine en 1709. En 1716, après avoir rencontré le roi Charles XII, il est nommé assesseur au Collège royal des mines de Suède. Il y restera jusqu’en 1747.

Côté science, c’est un touche-à-tout de génie. Entre 1716 et 1718, il publie Daedalus Hyperboreus, une revue d’inventions mécaniques où figure même un projet de machine volante. En 1734, ses trois volumes d’Opera philosophica et mineralia lui valent une réputation internationale, surtout pour leurs chapitres de métallurgie. Il se lance ensuite dans l’anatomie et le fonctionnement du cerveau, avec des intuitions qui annoncent, selon certains historiens, la notion de neurone.

Puis tout bascule. À partir de 1741, Swedenborg entre dans une période de rêves et de visions. En 1743-1744, il tient un journal de ses rêves, qui ne sera publié qu’en 1859. En 1745, à Londres, il raconte avoir vu un homme qui se présente comme le Seigneur et le charge de révéler le sens spirituel de la Bible. À partir de là, il consacre sa vie à l’écriture.

  • Arcana Cœlestia (« Les Arcanes célestes »), huit volumes en latin publiés anonymement entre 1749 et 1756, son œuvre maîtresse ;
  • Du Ciel et de l’Enfer (1758), son livre le plus connu ;
  • La Vraie Religion chrétienne (1771), son dernier ouvrage.

Il affirme même que le Jugement dernier a déjà eu lieu… dans le monde spirituel, en 1757.

Une anecdote a fait sa légende. En juillet 1759, alors qu’il dîne à Göteborg, à environ 400 km de Stockholm, il décrit l’incendie qui ravage la capitale au même moment et annonce qu’il s’est arrêté à trois portes de sa maison. L’histoire intrigue tellement qu’elle arrive aux oreilles du philosophe Emmanuel Kant, qui enquête, puis publie anonymement en 1766 une critique féroce, Rêves d’un visionnaire.

Swedenborg meurt à Londres le 29 mars 1772, à la date qu’il aurait lui-même prédite.

Son influence sur l’ésotérisme

Swedenborg n’a jamais voulu fonder d’Église. Ses lecteurs, eux, l’ont fait : vers 1787, de petits groupes, surtout en Angleterre, donnent naissance à la Nouvelle Église, qui existe toujours.

Mais son influence déborde largement ce cercle. Le poète et graveur William Blake le lit avec passion, Balzac met sa philosophie au cœur de son roman Séraphîta (1835), et on retrouve sa trace chez Ralph Waldo Emerson, Carl Gustav Jung ou Arthur Conan Doyle. Pour l’ésotérisme, il apporte quelque chose de nouveau : un récit détaillé, presque géographique, de l’au-delà, raconté par un homme de science. Le XVIIIe siècle « illuministe », de Saint-Martin aux loges mystiques, baigne dans cette atmosphère.

Un concept à retenir : la doctrine des correspondances

Si tu ne dois retenir qu’une idée de Swedenborg, c’est celle-là. Selon lui, le monde naturel, le monde spirituel et le monde divin sont reliés par des correspondances : chaque chose visible a une cause et un équivalent spirituels. Il présente cette théorie dès 1744, dans le premier volume de son Regnum Animale.

Appliquée à la Bible, cette idée change tout. Sous le sens littéral se cache un sens spirituel, qu’on peut décoder. Dans son système, les pierres représentent la vérité, les serpents le mal, et les villes des systèmes religieux. Lire l’Écriture devient donc un exercice de déchiffrement symbolique.

L’idée n’est pas totalement neuve : elle prolonge le vieil adage hermétique « ce qui est en haut est comme ce qui est en bas ». Mais Swedenborg l’a systématisée comme personne. Et cette manière de voir le monde comme un immense livre de symboles, c’est exactement ce que feront plus tard les occultistes avec le tarot ou la kabbale.

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Sources