Le manuscrit de Voynich : un livre réel, une langue introuvable

Il existe un livre que tout le monde peut feuilleter… mais que personne ne sait lire. Conservé à Yale (MS 408), peint et écrit sur du parchemin daté du début du 15e siècle, le manuscrit de Voynich est un objet très concret — avec des pages rognées, des pliants spectaculaires et des encres bien sages — qui raconte tout, sauf sa propre langue. Voici l’essentiel, tel qu’on l’a structuré pour la vidéo : son histoire, ses grandes familles d’illustrations, et un tour express des tentatives de décryptage.

1) Une belle histoire

En 1912, le libraire Wilfrid M. Voynich découvre le manuscrit à la Villa Mondragone (Frascati), chez les jésuites. Dans ses feuillets, on trouve une lettre du 17e siècle adressée au savant Athanasius Kircher, preuve que l’objet circulait déjà dans les milieux érudits. En amont, des indices pointent vers Prague au 17e siècle (on cite parfois l’empereur Rodolphe II), sans certitude absolue sur chaque étape. Après la redécouverte par Voynich, le livre passe entre plusieurs mains et finit déposé à Yale à la fin des années 1960.

Wilfrid Michael Voynich et son fameux manuscrit.

Des analyses au carbone 14 ont daté le vélin entre 1404 et 1438 : le support est médiéval. La reliure est moderne, quelques folios manquent, certains grands pliants ont été rognés. Rien, dans la chimie des encres et des pigments, ne crie à l’imposture moderne. Bref : un vrai livre, avec une vraie histoire matérielle.

2) Un atlas impossible : les grandes familles d’illustrations

Le manuscrit n’est pas un album d’images avec des notes en marge : texte et dessins ont été conçus ensemble, comme un système.

  • Le “botanique”
    Des plantes occupent la page, racines apparentes, feuilles et fleurs très affirmées… mais souvent composites. On pense à un herbier de simples, avec une flore qui n’obéit pas à notre botanique.
  • Le “céleste/astrologique”
    Roues du zodiaque, cercles concentriques, étoiles en guirlande, petites figures féminines disposées comme des marqueurs d’influence. Le texte épouse la rondeur, comme s’il décrivait des cycles.
  • Le “balnéaire”
    Bassins, canaux, vasques, silhouettes féminines minuscules qui se baignent ou circulent, reliées par un réseau de conduites. Est-ce un traité d’eaux thermales ? Une métaphore des flux vitaux ? La mise en page semble chorégraphier un mouvement.
  • Le “pharmaceutique”
    Vases d’apothicaire, fioles, fragments de plantes : un pont entre l’herbier imaginaire et la pratique des remèdes.
  • Les “recettes”
    Lignes courtes précédées d’une étoile, comme une liste d’entrées. Ici, peu ou pas d’illustrations : on dirait l’établi du praticien.

Partout, le texte est régulier : lignes bien tenues, mots de longueur moyenne qui reviennent, débuts et fins récurrents, très peu de ratures. Le tout donne l’impression d’un système maîtrisé, pas d’un griffonnage.

3) Comment lit-on un texte illisible ?

Avant de “traduire”, il faut pouvoir écrire le Voynich au clavier. C’est le rôle d’EVA (Extensible Voynich Alphabet) : une translittération qui remplace chaque glyphe par des lettres latines pour permettre les comptes, comparaisons et recherches. Grâce à EVA, on repère des “mots” typiques (daiin, chedy, qokeedy), on mesure les fréquences (loi de Zipf), et l’on voit même deux profils d’écriture, dits Currier A et Currier B, comme deux habitudes au sein d’un même système.

Important : EVA n’est pas une traduction, juste un calque utile. Mais il stabilise les corpus et rend le mystère mesurable.

4) Tentatives de décryptage : le meilleur… et ses limites

Voici un survol des grandes pistes, sans s’y enliser.

  • Codage lettre-à-lettre (substitution simple ou polyalphabétique)
    On remplace chaque lettre d’une langue européenne par un signe. Les variantes simples échouent sur les statistiques ; les versions plus complexes collent mal à l’époque et à la morphologie des mots.
  • Chiffrement par dictionnaire
    Chaque “mot” serait une clé vers un tableau de codes. Astucieux, mais peu crédible sur plus de 200 pages sans trace du dictionnaire.
  • Stéganographie
    Le sens serait caché dans la longueur des lignes, les positions, etc., le texte n’étant qu’un rideau. Problème : la stéganographie sert à ne pas attirer l’attention. Ici, tout a l’air… chiffré.
  • Langage codé / chiffrement visuel
    Un alphabet privé pour écrire une langue connue, ou une lecture “optique” des glyphes comme s’ils appartenaient à l’hébreu, par exemple. Séduisant sur trois mots, impraticable à grande échelle sans grammaire reproductible.
  • Langage construit
    Une langue “philosophique” inventée (préfixes/suffixes classants). Ça explique la redondance, mais aucun système de morphèmes n’a été relié de façon robuste à des sens répétés.
  • Langue naturelle “exotique”
    Pistes sino-tibétaine, mandchoue, etc. Statistiquement pas absurdes, mais aucune lecture suivie n’a convaincu.
  • Langue polyglotte
    Mélange d’idiomes médiévaux : élégant en théorie, mais il manque la grammaire commune.
    • Variante célèbre : Levitov (1987) imagina un patchwork néerlandais + ancien français + vieux haut-allemand, sur fond d’histoire cathare ; récit séduisant, non étayé.
    Cheshire (2019) annonça un “proto-roman” ; forte médiatisation, rejet massif par les spécialistes faute de méthode reproductible.
  • Théorie de l’information
    Les mesures d’entropie et de cohésion montrent un texte organisé, corrélé aux sections illustrées. Ça ressemble à une vraie langue… ou à un système très discipliné.
  • Hypothèse de mystification
    Gordon Rugg a prouvé qu’on peut générer du “voynich-like” crédible avec des gabarits (grille de Cardan). Cela démontre que le canular est possible, pas qu’il a eu lieu : les copies n’égalent pas toutes les régularités fines du manuscrit.
  • IA et hébreu (Université de l’Alberta, 2018)
    Un algorithme a pointé l’hébreu comme langue candidate et proposé une paraphrase via Google Translate. Intéressant comme outil de tri, mais pas une traduction validée : corpus modernes, hypothèses fortes (anagrammes), et absence de lecture reproductible ligne à ligne.

5) Ce qu’on sait vraiment lire (et c’est déjà utile)

Le Voynich reste muet sur sa langue, mais on dispose de balises lisibles :

  • sur les folios du zodiaque, une main postérieure a ajouté des noms de mois en lettres latines (“may”, “octembre”, etc.), confirmant l’intention astrologique ;
  • sur la dernière page (f116v), quelques mots en alphabet latin (“maria”, et d’autres termes discutés) montrent que des lecteurs plus tardifs ont manipulé l’objet et tenté de l’annoter.

Ce ne sont pas des traductions du texte principal, mais des repères concrets qui cadrent l’interprétation.

Tout, dans le manuscrit de Voynich, souffle la même chose : cohérence interne, constance du geste, mise en page signifiante, répartition des mots qui obéit à des lois. S’il y a une clé, elle devra fournir une translittération stable, une grammaire explicite et une traduction reproductible par d’autres. En attendant, l’énigme tient parce que l’objet tient. Ce n’est pas un mythe qui flotte : c’est un livre qui pense, et qui nous oblige à mieux regarder avant de prétendre lire.

Si vous voulez lire le manuscrit de Voynich, voici un pdf à feuilleter en ligner ou à télécharger.

À propos de l'auteur

Tony

Créateur et animateur de la chaine youtube mysteria, je navigue entre ésotérisme, occultisme, archéologie alternative, spiritualité etc. J'essaie de traiter tous ces sujets passionnants avec une juste dose d'esprit critique, pour explorer les mondes immatériels tout en gardant les pieds sur terre.

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