Dans cet article, on va tenter un truc un peu fou : mettre des chiffres concrets sur la construction de la pyramide de Khéops, et voir si, avec les moyens de l’époque, ce chantier titanesque tenait vraiment la route. Évidemment, ce qui suit n’est pas une vérité absolue : c’est une synthèse, nourrie par l’archéologie expérimentale, avec l’envie simple de rassembler les données et de voir si, concrètement, tout ça tient debout.

Avant de dégainer la calculette et d’attaquer les estimations, prenons un instant pour poser le décor. Quelques repères essentiels, histoire de savoir sur quoi on s’appuie vraiment, et sur quelles bases on va construire la suite.
Et si vous alliez voir tout ça sur place ?
En novembre 2026, je vous emmène en Égypte pour un voyage immersif au cœur des grands sites, de Gizeh à Assouan. Pyramides, temples, paysages et histoires millénaires : c’est l’occasion de confronter les chiffres, les théories et les sensations.
Découvrir le voyageLa durée du règne de Kheops
On ne connaît pas avec certitude la durée exacte du règne de Khéops. En revanche, on dispose d’un document daté de sa 27e année de règne, plus précisément de l’année qui suit son 13e recensement. À l’époque, ces recensements avaient lieu tous les deux ans, ce qui permet de situer assez solidement ce repère chronologique.

On suppose généralement que Khéops a régné un peu plus longtemps, peut-être autour de 30 ou 32 ans, mais rien ne permet de l’affirmer avec certitude. Pour la suite des calculs, je vais donc retenir une hypothèse simple : un règne de 27 ans, avec un chantier lancé un an après son accession au trône et achevé un an avant sa mort. Le chantier aurait donc duré 25 ans.
C’est un choix arbitraire, mais à un moment donné, il faut bien poser un cadre pour pouvoir avancer. Si vous voulez essayer avec d’autres paramètres, vous trouverez un tableau en bas de cet article.
La facteur de rotation
Sur tous les résultats, j’ajoute un facteur de rotation de 15 %. Pourquoi ? Parce que sur un chantier étalé sur 25 ans, on ne peut pas compter sur une main-d’œuvre strictement stable : blessures, décès, vieillissement, tout ça entre en jeu. D’autant que l’espérance de vie était bien plus courte qu’aujourd’hui. Selon Jeffrey Spencer et Rosalie David, un homme ayant atteint 15 ans pouvait espérer vivre jusqu’à 45–55 ans, les plus de 60 ans restant rares. Les études de Mark Lehner et Anne Austin sur les squelettes d’ouvriers de Gizeh vont dans le même sens : la majorité étaient de jeunes adultes entre 20 et 40 ans.
Pourquoi 15 % ? C’est également un choix arbitraire. J’aurais pu prendre 10 ou 20, mais 15 % m’a semblé un compromis raisonnable.
Les calculs
Maintenant que les bases sont posées, on va pouvoir passer aux calculs. Vous trouverez le tableau en bas de l’article. Voilà les résultats :
Gizeh
À environ 500 mètres de la pyramide, dans les carrières de calcaire de Gizeh, les Égyptiens ont extrait près de 2,3 millions de blocs, pesant entre 1 et 2,5 tonnes. Lors d’une expérimentation, le tailleur de pierre Franck Burgos, sous la direction de l’égyptologue Pierre Tallet, a montré qu’avec des maillets en bois et des burins en cuivre, il fallait environ 5 jours à 4 hommes pour extraire un bloc d’une tonne. L’usage de l’eau, qui assouplit la roche en dissolvant les sels et en humidifiant les argiles, facilite clairement le travail.

Pour le calcul, on ajuste donc : les blocs n’ayant pas tous le même poids, on retient une moyenne de 1,75 tonne, ce qui porte le temps d’extraction à environ 8,75 jours par bloc, en partant sur une semaine de travail de 5 jours.
Concernant le chantier de la pyramide elle-même, impossible d’entrer dans le détail des méthodes (rampes, formes, inclinaisons) faute de sources antiques. Je m’appuie donc sur les estimations de Mark Lehner et Dorothea Arnold, qui évoquent 4 000 à 5 000 ouvriers. Je retiens une moyenne de 4 500, à laquelle j’ajoute un coefficient de rotation de 15 %. Voilà les résultats :
- Taille : 14 203
- Extraction : 4 058
- Transport : 7 045
- Chantier pyramide : 5 175
Sous-total de la zone de Gizeh : 30 482
Tourah
Les blocs de parement proviennent de la carrière de Tourah, sur la rive est du Nil. Depuis là, il faut parcourir environ 3,5 km jusqu’au fleuve, traverser, puis encore 8 km pour atteindre le chantier de Gizeh. Ce calcaire blanc, qui donnait à la pyramide son aspect lisse et blanc, représente environ 115 000 blocs, pour un poids moyen d’1,5 tonne chacun.

Pour le transport fluvial, on dispose d’une source exceptionnelle : le papyrus de Merer. Rédigé par Merer, contremaître d’une équipe d’une quarantaine d’hommes (rameurs, haleurs, chargeurs, scribe, etc.), ce document détaille les rotations entre Tourah et Gizeh. On y apprend qu’il fallait environ deux jours pour acheminer un bloc et revenir à la carrière. Grâce à toutes ces informations, on peut calculer le nombre d’ouvriers nécessaire pour cette partie du chantier :
- Taille : 609
- Extraction : 203
- Transport terrestre : 8 102
- Transport fluvial : 1 623
Sous-total de la zone de Tourah : 10 537
Assouan
Dernier chantier : la carrière d’Assouan. Et là, les choses se compliquent. On ne dispose ni de sources anciennes, ni d’expérimentations suffisamment précises pour établir une cadence fiable de taille du granit. Ce matériau est bien étudié, notamment grâce à Obélisque inachevé, mais ça ne permet pas de chiffrer clairement une vitesse de travail.
Faute de mieux, je pars donc des paramètres de taille du calcaire, auxquels j’applique un facteur 40 : d’une part parce que les dalles de granit sont en moyenne quarante fois plus massives, et d’autre part parce que le granit est nettement plus dur à travailler.

Les estimations les plus couramment admises évoquent 131 dalles de granit dans la pyramide de Khéops, comprenant l’ensemble de la chambre haute et les chevrons de décharge, pour un poids moyen d’environ 40 tonnes par dalle. Voilà les résultats :
- Taille : 1 109
- Extraction : 370
- Transport terrestre : 299
- Transport fluvial : 216
Sous-total de la zone de Tourah : 1 994
Dit comme ça, ça peut sembler peu, mais tous les calculs sont lissés sur une durée de 25 ans. Rapporté à cette période, 131 blocs de granit, ça représente un peu plus de 5 blocs par an, soit environ un tous les deux mois. En pratique, le travail a sans doute été plus concentré dans le temps et réparti sur davantage d’ouvriers, mais ce lissage permet de simplifier les estimations.
Conclusion
Et voilà, on y est. Le moment que tout le monde attendait : le calcul final.
Pour Gizeh, on arrive à 30 482 ouvriers, 10 537 pour Tourah, et 1 994 pour Assouan. Au total, cela nous donne 43 013 personnes mobilisées.
Au final, cette estimation tient la route. Pour comparaison, Mark Lehner, Dorothea Arnold et Zahi Hawass évoquent globalement 20 à 30 000 personnes. Jean-Pierre Houdin descend plutôt à 10–15 000, tandis qu’Hérodote parlait de 100 000 hommes sur 20 ans, un chiffre aujourd’hui rejeté.
Avec mon calcul, je suis un peu au-dessus, mais on reste dans le même ordre de grandeur. Bref, rien de délirant.
Évidemment, tout ça reste perfectible. Il y a des paramètres que je n’ai pas intégrés, comme l’approvisionnement en eau pour la taille du calcaire. À titre d’exemple, Franck Burgos utilise environ 300 litres d’eau par bloc dans ses expérimentations, ce qui représenterait des volumes colossaux à acheminer depuis le Nil… à moins que d’autres solutions aient existé, canaux, portage, ou même absence totale d’eau. On n’en sait rien, ce ne sont que des hypothèses.
Même chose pour la durée : j’ai retenu 25 ans, mais si le chantier a duré 30 ou 32 ans, le nombre d’ouvriers nécessaires serait mécaniquement plus faible.
Vous voulez voir les pyramides de vos propres yeux ?
Partez avec moi en Égypte du 1 et 13 novembre 2026. Du Caire à Assouan, en passant par Louxor, c’est un voyage d’une richesse hors du commun. Et c’est aussi l’occasion d’échanger et de faire de belles rencontres.
Voir le programmeSi vous voulez essayer de jouer avec des paramètres qui vous semblent plus pertinents, je vous ai préparé un tableau avec les formules pré-remplies. Vous pouvez ajuster les données que vous souhaitez et les résultats se mettent à jour automatiquement.
Données générales
Références Bibliographiques et Sources
1. Logistique et Organisation (Le Papyrus de Merer)
-
Pierre Tallet,
Les Papyrus de la Mer Rouge I, Le « Journal de Merer », MIFAO 136, 2017.
Voir la fiche (Orient & Méditerranée) -
Pierre Tallet,
Les Papyrus de la Mer Rouge II, Le « Journal de Dedi », MIFAO 145, 2021.
Voir la publication (IFAO)
2. Archéologie Expérimentale : Extraction et Taille
-
Franck Burgos & Emmanuel Laroze,
« L’extraction des blocs en calcaire à l’Ancien Empire. Une expérimentation au ouadi el-Jarf »,
in JAEA, vol. 4, 2020.
Lire l’article complet (PDF) -
Denys A. Stocks,
Experiments in Egyptian Archaeology, Routledge, 2003 (rééd. 2022).
Voir l’ouvrage -
Mark Lehner,
The Complete Pyramids, Thames & Hudson, 1997.
Voir l’ouvrage
3. Physique du Transport
-
A. Fall, B. Weber, et al.,
« Sliding Friction on Wet and Dry Sand »,
in Physical Review Letters, 112, 2014.
Consulter l’étude -
Franck Monnier,
L’ère des géants : Une description détaillée des grandes pyramides d’Égypte, De Boccard, 2017.
Voir le livre



